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Ghadames, LE REGARD DE ... MARCELLIN BERTHELOT


Oasis du Sahara Tripolitain, par 30° 7' de lat. N. et 6° 53' de long. E. d'après Duveyrier (6° 55' 50" d'après Laing), à 495 kil. S.-O. de Tripoli, à 500 kil. de Biskra (Algerie), sur le plateau de Tinghert, à 651 m. d'alt. d'après Duveyrier, à 423 selon Vatonne. Le désert immense de la Hamadael-Hamra on le Plateau-Rouge l'environne de toutes parts jusqu'à de grandes distances. L'oasis doit son existence à la présence dans cette région aride d'une source artésienne, extrêmement abondante, l'aïn Fers, célèbre dans tout le Sahara et qu'on appelle simplement la Source ou la Grande-Source ; l'eau en est chaude (30°), mais peu chargée de sels et agréable et saine; elle fournit, outre la quantité nécessaire aux besoins des habitants, de quoi arroser 75 hect. de jardins. L'oasis en comprend en tout 160, le reste irrigué au moyen de puits artésiens qui donnent une eau saumâtre. Les palmiers sont en grand nombre (61,000 selon Duveyrier, 23,000 d'après le recensement pour l'impôt fait en 1873) et donnent des dattes estimées ; on cultive aussi des abricotiers, des figuiers, des cognassiers, des grenadiers, même quelques orangers, des légumes tels que melons et pastèques d'une grosseur extraordinaire, oignons, tomates, ail, piment et enfin quelques carrés de céréales, blé, orge, maïs. La ville est située à la partie S.-O. de l'oasis ; elle est de forme à peu près circulaire, entourée d'un mur d'enceinte, mal construit et en mauvais état, qu'on peut escalader sans peine en plusieurs endroits, par les jardins. On y accède par quatre portes et intérieurement elle est divisée en deux quartiers, séparés par un mur continu, celui des Beni-Ouasit et celui des Beni-Oulid. Jadis ils étaient continuellement en guerre, et aujourd'hui même il arrive que les habitants d'un quartier passent toute leur vie sans avoir mis le pied dans l'autre. De la porte principale, qui est du côté O., un long corridor conduit à la place du Marché. Les rues sont de véritables souterrains recouverts par le premier étage des maisons et oh de loin en loin des jours ont été ménagés pour donner un peu d'air et de clarté ; les petites rues adjacentes n'ont mémo pas de ces jours et on s'y trouve dans des ténèbres complètes. Les maisons, au nombre de 1,400 environ, sont la plupart en briques de terre séchée au soleil ou toub, quelques-unes en pierres. Presque toutes ont un étage sur rez-de-chaussée; celui-ci, obscur, n'ayant que le jour qui vient par un trou du toit, sert de magasin ou de dépôt pour les provisions. Le premier étage, qui prend jour par le haut sur la terrasse, Sert à l'habitation. Les terrasses sont le vrai séjour des femmes ; elles y tissent, y brodent, y font la cuisine, et peuvent facilement, malgré les murettes de terre qui séparent une terrasse d'avec celle de la maison voisine, passer d'un toit à l'autre et se rendre visite ; des rues même, superposées à celles obscures du rez-de-chaussée, constituent comme une ville supérieure, et l'on peut ainsi par les toits parcourir tout Ghadamès. Il s'y tient un marché d'objets de toilette, d'ustensiles, de provisions, dont l'accès est interdit aux hommes qui ne peuvent venir sur les terrasses que le soir ; inversement les femmes qui se respectent ne circulent pas pendant le jour dans les rues inférieures et n'y vont qu'au coucher du soleil pour aller prier à la mosquée. La population de Ghadamès est extrêmement mélangée, mais le tond est surtout berbère ; c'est à cette race évidemment qu'appartiennent les Beni-Ouasit et des Beni-Oulid, les plus anciens habitants de l'oasis et qui se disent nobles ; il y a aussi, se prétendant également nobles, des Ouled-Bella, qui sont d'origine arabe. Un quatrième élément, plus nombreux que les trois autres, mais qui n'a ni richesse ni influence, est celui des Atria, les uns descendant d'esclaves noirs affranchis, les autres métis de Berbères et de négresses ; tous les Atria sont serviteurs ou clients des Beni-Ouasit et des Beni-Oulid. Au S.-O. de la ville, sur un plateau appelé plateau des Idoles, il y a un village de Touareg. Près de là, un peu plus au N., est une gracieuse petite oasis habitée par des marabouts, Zaouïa-Sidi-Maabed. Enfin bon nombre de marchands de la Tripolitaine, des oasis du Sahara, même du Soudan, se sont fixés dans la ville. Il parait y avoir en tout 7,000 hab. La langue dominante est un dialecte berbère, qui se rapproche de celui des oasis du désert libyque et du tamachek ; mais les marchands savent aussi assez souvent l'arabe, le tamachek ou touareg pur, quelquefois les langues du Soudan ; Ils écrivent en caractères arabes, mais en se servant de la langue maternelle. Les femmes des classes nobles sont, dit-on, remarquables par la régularité de leurs traits et l'élégance de leur costume, qui est tout différent de celui des femmes arabes. Les hommes passent pour fourbes, rapaces, poltrons et inhospitaliers. La culture des jardins n'occupe qu'un petit nombre des habitants ; en dépit d'un travail incessant, d'un emploi intelligent des engrais, la production agricole de l'oasis est restreinte à cause du manque d'eau. Les Ghadamésiens sont obligés d'acheter aux caravanes et aux nomades une bonne partie des choses dont ils se nourrissent. Ils trouvent quelques ressources dans la fabrication de chaussures et d'objets en cuir estimés, ainsi que dans celle des étoffes et des bijoux. Mais ce qui fait vivre surtout Ghadamès, c'est son commerce de transit entre les régions méditerranéennes et celles du Soudan ; ses habitants sont remarquablement habiles pour ce trafic et y font assez souvent de grosses fortunes. Il en est parmi eux qui ont des succursales à Kano, à Katsena, à Timbouctou, à Rhat, à In-Salah, en même temps qu'il Tripoli et à Tunis. Ils s'associent le plus souvent avec les Touareg qui tiennent les routes, et l'on ne peut estimer le chiffre d'affaires qu'ils font par an à moins de 12 millions, dont peut-être moitié de bénéfice. L'impôt que les marchands de la ville payent au gouvernement turc monte à 250,000 francs, ce qui donne une haute idée de leur fortune. Ghadamès existe sans doute depuis une antiquité reculée, la belle source d'aïn Fers ayant à toute époque dû y attirer les hommes. Elle nous est mentionnée sous le nom de Cydamus comme ayant été soumise par le chef romain Cornelius Balbius en l'an 19 de notre ère. Une inscription trouvée près de Ghadamès par Duveyrier nous apprend en outre qu'au milieu du IIIe siècle un détachement de la troisième légion Augusta, cantonnée à Lambèse (Algérie), vint en expédition jusqu'à l'oasis. De l'époque romaine datent très probablement le bassin qui capte l'en Fers et les canaux qui portent l'eau partout ; il y a aussi des vestiges çà et là de constructions antiques, des fragments de marbre sculpté dans les maisons et les jardins, et enfin, à 500 m. de la ville, des monuments étranges, ravagés par le temps et que les indigènes appellent El-Asnam ou les Idoles ; ce semble être les restes de statues très grandes. Lors de l'expédition d'Okba, en 642 de notre ère, ce conquérant envoya un corps de cavalerie prendre possession de Ghadamès, ce qui semblerait dénoter que la traversée du désert n'était pas alors aussi difficile qu'elle l'est devenue. Plus tard la ville releva de l'autorité des princes tunisiens, mais c'étaient les Touareg qui en étaient les vrais dominateurs ; ils faisaient trembler les gens de Ghadamès qui sont assez lèches ; c'est sans doute pour être protégés contre leurs exigences, peut-être aussi par suite de menées que dirigeait la politique anglaise (l'Angleterre eut un vice consul à Ghadamès pendant quelque temps, vers 1850), qu'ils demandèrent, il y a cinquante ans environ, à être annexés à la Tripolitaine. Aujourd'hui Ghadamès forme avec quelques oasis assez éloignées une circonscription de la province du Djebel-Nefouça, a un gouverneur appelé kaïmakâm et une garnison turque. Il y a aussi une sorte de conseil municipal, avec des attributions judiciaires et de police, le medjlès. Ghadamès a été visitée par de nombreux explorateurs européens. Le premier en date est l'infortuné major Laing qui en observa la latitude en 1826 ; puis ce fut James Richardson en 1845 et Ch. Dickson en 1849. Tous les trois étaient venus par la route de Tripoli. Le capitaine Bonnemain y vint en 1856 de Ouargla et fut assez bien accueilli; Duveyrier y séjourna plusieurs fois en 1860, et en 1862 une mission française y vint de Tripoli, composée de Mircher, Vatonne et Polignac ; après avoir signé un traité de commerce avec les gens de Ghadamès et les Touareg, elle revint par El-Oued, mais le traité n'eut pas de suites. Largeau s'y rendit aussi en 1875 et une seconde fois en 1876, avec MM. Say, G. Lemay, Fouqueux. Récemment, M. Foureau s'en est approché. Quelques géographes pensent que le transsaharien devrait partir du golfe de Gabès et passer par Ghadamès. On trouvera des renseignements sur Ghadamès dans les récits de voyages des explorateurs ci-dessus nommés, mais surtout dans la Relation de la mission Mircher (Alger, 1863, in-8) et dans les ouvrages de Largeau

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